Echecs et mat
Gaëlle Lantelme

Les aiguilles de sa montre tournaient. Trop lentement. Mathias
jeta quelques vêtements dans sa valise, sans se préoccuper d’un
éventuel oubli. Il avait la tête ailleurs. Il était déjà dans le train qui
devait l’amener à Moscou. Il quitta l’appartement en claquant la
porte. Dans les rues qui le séparaient de la gare, il sentait son
coeur battre la chamade. Une angoisse sourde résonnait en lui,
menaçant de le faire suffoquer à chacun de ses pas.
Assis dans le train, Mathias observa la place qui lui faisait face.
Elle était vide, mais elle aurait dû être occupée. Il l’avait payée.
Il l’avait espérée. Mais, celle qui aurait pu s’asseoir en lui souriant
n’était pas là. D’une main tremblante, il sortit la lettre de sa
poche. Le scénario lui paraissait surréaliste...

Génocide
Lionel Touzellier

J’avance, sans avoir d’autre choix que celui de suivre le mouvement.
À mes côtés, des compagnons d’infortune qui me sont
totalement inconnus. Sous l’influence de soldats peu accommodants,
imperturbables, nous sommes contraints de progresser
en rangs, à la cadence qu’ils nous imposent. Aucun vêtement,
aucun objet personnel, pas le moindre ornement corporel.
S’échapper semble impossible, se rebeller inenvisageable. Notre
seule liberté est d’obéir docilement à chacun des ordres de ces
soldats, débités si mécaniquement qu’on dirait qu’ils ont été
hypnotisés par un chef suprême, asservis par un commandement
doté d’un pouvoir de persuasion démoniaque. Combien
sommes-nous ? Par curiosité je me retourne, je réalise alors à
quel point nous sommes nombreux, tellement nombreux que je
ne parviens pas à dégager une vague estimation de cet océan
de corps qui déferle sur ma conscience. Seule certitude, l’unité
de mesure est le millier. Au minimum...

La dernière séance
Jean-François Thiery

Devant le guichet, la file d’attente était réduite à deux couples
septuagénaires. Jean s’engagea à leur suite. Un fin sourire se
dessina sur son visage fermé. Il n’était pas étonné que cette
énième représentation d’un documentaire en noir et blanc sur la
Première Guerre mondiale ne suscite pas plus d’enthousiasme.
Trop vieux, trop terne…
Lorsque son tour arriva, la guichetière au regard fatigué lui
adressa un sourire complice, celui qu’elle réservait aux habitués.
Elle encaissa avec des gestes lents avant de détacher le ticket
d’entrée de sa bobine circulaire. Le bout de carton marqué d’un
papillon s’échappa de ses doigts pour atterrir sur le gros titre
du quotidien régional glissé sous l’hygiaphone. « Le tueur aux
papillons a encore sévi. L’enquête piétine. » Euphémisme. On ne
savait presque rien. Il semblait frapper au hasard. Rien ne reliait
les affaires, à part l’arme, appelée “nettoyeur de tranchées”, une
lame qui était employée au cours de la Première Guerre mondiale
dans les lignes françaises, et une image stylisée de papillon, noir
et blanc, toujours différente, qu’il laissait sur le cadavre...

Pauvre Blacky
Paul Garcia

C’est reparti ! Ils ne me laisseront jamais tranquille. Il y avait
bien longtemps qu’ils ne m’avaient pas cassé les pieds. Mais
là, pour moi, la fin était proche. Ils avaient décimé mes troupes.
Ce n’est pas pour dire, je suis loin d’être un ange, mais encore
une fois, c’étaient eux qui avaient commencé les premiers.
Ils avaient envoyé leur Sicilien d’entrée. Je ne pouvais pas rester
sans réagir. J’ai riposté en envoyant un de mes hommes en
contre-attaque. Mais depuis, quelle débandade ! Toutes leurs
opérations réussissaient, toutes mes ripostes tombaient à l’eau.
Là, leurs sbires étaient à mes basques. Ils allaient me faire la
peau et, pour eux, la peau d’un Noir ne valait pas grand-chose.
Mais j’étais prêt à la vendre chère...